Carine Jallamion

Professeur d'Histoire du droit à la Faculté de Droit et de Science politique de Montpellier

Le viol de Lucrèce et la fin de la Royauté

Voici un autre épisode légendaire de l’histoire romaine, qui explique cette fois le passage de la Royauté à la République.

Tite-Live raconte qu’un soir, alors que plusieurs patriciens romains étaient réunis chez le fils du roi Sextus Tarquin, près du champ de bataille, « ils vinrent à parler de leurs épouses. Chacun vantait la sienne dans les termes les plus flatteurs. La discussion s’anima, Collatin [l’un des patriciens] affirma que les paroles ne prouvaient rien : à quelques heures de là, ils pourraient constater la supériorité de sa chère Lucrèce. « Nous sommes jeunes et vigoureux, sautons à cheval et vérifions par nous-mêmes la conduite de nos femmes. La meilleure preuve sera ce que nous verrons quand le mari surviendra à l’improviste. » Ils étaient échauffés par le vin. Tous s’écrièrent : « Allons-y ! »

Ils partirent pour Rome à bride abattue. Ils arrivèrent à l’heure où la nuit commençait à tomber sur la ville ; de là ils repartirent à Collatia où était Lucrèce. Alors qu’ils avaient trouvé les belles-filles du roi avec des amis de leur âge, prenant part à des banquets ou se livrant au plaisir, Lucrèce était assise au milieu de sa maison ; elle était occupée, tard dans la nuit, à travailler la laine parmi ses servantes, à la lumière de la lampe. La palme revenait donc à Lucrèce ! Elle fit bon accueil à son mari et aux Tarquins quand ils arrivèrent. Le mari qui avait gagné son pari invita aimablement les jeunes princes à rester. Le désir coupable de prendre Lucrèce s’empara alors de Sextus : la beauté et plus encore la vertu évidente de la jeune femme excitaient sa passion. Finalement, après avoir passé la nuit à des amusements de leur âge, ils retournèrent au camp.

Quelques jours plus tard, Sextus Tarquin se rendit à Collatia (…) sans rien dire à Tarquin Collatin. Bien accueilli, car personne ne soupçonnait ses intentions, on le conduisit à sa chambre après le dîner. Quand il se fut assuré qu’il ne risquait rien et que tout le monde reposait, tout brûlant de passion, il vint, l’épée nue, trouver Lucrèce qui dormait et, pressant son sein de la main gauche, lui dit : « Pas un mot, Lucrèce. C’est moi, Sextus Tarquin ; je suis armé. Si tu pousses un cri, tu es morte. » Réveillée en sursaut, la jeune femme se vit privée de tout secours et en danger de mort ; pendant ce temps Tarquin lui déclarait son amour, la suppliait, mêlait les menaces aux prières, mettait tout en oeuvre pour faire céder la pauvre femme. Lucrèce demeurait inexorable ; voyant que la crainte de la mort ne suffisait pas à la faire céder, il y joignit la crainte du déshonneur : à côté de son cadavre il placerait un esclave nu, la gorge tranchée, pour qu’on dise qu’elle avait péri, coupable d’adultère avec un individu méprisable. Par ce chantage sa passion, victorieuse en apparence, vainquit la pudeur inébranlable de Lucrèce et Tarquin partit, tout fier d’avoir forcé la résistance d’une femme. Lucrèce, affligée par un si grand malheur, fit prévenir son père à Rome et son mari à Ardée [lieu de la bataille] ; elle leur demandait de venir, chacun avec un ami sûr ; elle avait besoin d’eux de toute urgence ; il était arrivé un horrible malheur.

Spurius Lucrétius, accompagné de Publius Valérius, fils de Volésius et Tarquin Collatin, accompagné de Lucius Junius Brutus, arrivèrent ensemble : Tarquin avait en effet rencontré le messager de sa femme juste au moment où il revenait de Rome. Ils trouvèrent Lucrèce assise dans sa chambre, accablée de chagrin. Elle se mit à pleurer en voyant arriver les siens. Son mari lui demanda si elle était souffrante : « Oui, répondit-elle ; comment une femme qui a perdu son honneur pourrait-elle bien se porter ? Un homme (…) a souillé ta couche ; on m’a fait violence, mais mon coeur est resté pur : ma mort en fournira la preuve. Prenez ma main et jurez de punir mon déshonneur. Sextus Tarquin m’a fait violence ; il est venu la nuit dernière avec une arme, non comme un hôte mais comme un ennemi et il est reparti après avoir pris un plaisir dont je meurs et dont il mourra aussi si vous êtes des hommes ». Ils promirent tous, l’un après l’autre. Ils cherchèrent à apaiser son tourment, affirmant que le coupable n’était pas la victime mais l’auteur de l’attentat ; c’était l’intention et non l’acte qui constituait la faute. « Fixez vous-mêmes le prix qu’il doit payer ; pour moi, bien qu’innocente, je ne m’estime pas quitte de la mort. Jamais une femme ne s’autorisera de l’exemple de Lucrèce pour survivre à son déshonneur. » Elle plongea dans son coeur un couteau qu’elle tenait caché sous son vêtement et tomba sous le coup, mourante. Son mari et son père poussèrent un grand cri.

Les laissant à leur douleur, Brutus retira le couteau de la plaie et déclara en le brandissant, couvert de sang : « Prenant les dieux à témoin, je jure par ce sang, si pur avant l’outrage du prince, de lutter contre Lucius Tarquin le Superbe, contre sa criminelle épouse et contre toute sa descendance par le fer, par le feu et par tous les moyens en mon pouvoir ; je jure d’abolir à tout jamais la monarchie à Rome. » Il tendit le couteau à Collatin, puis à Lucrétius et à Valérius (…). Répétant la formule, ils prêtèrent serment. La douleur fit place à la colère et ils suivirent les instructions de Brutus qui les appelait à abattre aussitôt la monarchie.

Ils emmenèrent le corps de Lucrèce et ils l’exposèrent au forum (…). De toute la ville on accourait (…). [Brutus] évoqua la brutalité et la passion incontrôlée de Sextus Tarquin, le viol inqualifiable de Lucrèce et sa mort affreuse (…). Il parla ensuite de la tyrannie exercée par le roi, des peines et des corvées infligées à la plèbe, ensevelie dans le tranchées et dans les égouts qu’il fallait creuser ; les Romains, vainqueurs de tous leurs voisins, de guerriers qu’ils étaient, étaient devenus des terrassiers et des tailleurs de pierre ! (…) Par ces propos et d’autres plus violents encore (…), il souleva la colère de l’assemblée, la poussa à prononcer la déchéance du roi et à condamner Tarquin, sa femme et ses enfants à l’exil. (…) Lucius Junius Brutus et Lucius Tarquin Collatin furent élus consuls par les comices centuriates, convoqués par le préfet de Rome (…) ». (Tite-Live, Histoire romaine, Livre I, 57-60, tard. Annette Flobert).

Cet épisode a donné lieu à une iconographie abondante, dont voici quelques exemples.

Jan Sanders van Hermessen, Tarquin et Lucrèce, XVIe siècle, Musée des beaux-arts de Lille.


Tarquin et Lucrèce, Titien, 1568-1571, Cambridge. 

Le suicide de Lucrèce, 1550, Lucas Cranach l’Ancien, Czartoryski Museum, Cracovie, Pologne.

Lucrèce, première femme de Tarquin Collatinus, Ambrosius Benson, XVIe siècle.

Lucrèce, Jacopino del Conte, XVIe siècle. 

Lucrèce se suicidant sous les yeux de son père Lucretius et de son mari Tarquinius Collatinus, attribué à Sebastiano Ricci (1659-1734), Musée Magnin, Dijon.

Jacques-Antoine Beaufort, Le serment de Brutus, 3e quart du XVIIIe siècle, Musée du Louvre.

Sandro Filipepi (Botticelli), L’histoire de Lucrèce, 1500-1501, Boston. 

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Cette entrée a été publiée le 29 août 2012 par , et est taguée , , , , , , , , , , , , .
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